lundi 1 mai 2017

1er mai technoprogressiste pour une vie en bonne santé beaucoup plus longue

Depuis le 1er mai 2016, l'espérance de vie en bonne santé a augmenté de près d'un trimestre dans le monde. La durée moyenne de la vie des hommes et des femmes en Belgique est maintenant de plus de 80 ans. Elle est d'environ 70 ans dans le monde. Des millions de citoyens qui seraient morts au cours des douze derniers mois sans progrès de santé et croissance technologique coulent aujourd'hui des jours relativement paisibles. Jusqu'à la première moitié du 20è siècle au moins, le désir de progrès technique et le désir d'égalité sociale étaient liés. La gauche et les mouvements réclamant plus de solidarité et d'égalité rêvaient de lendemains qui chantent. Ces lendemains étaient faits de plus d'égalité, de plus de biens et d'un monde plus facile à vivre matériellement et technologiquement. Aujourd'hui, malheureusement, les progressistes ne rêvent plus guère de progrès technique, sauf dans une certaine mesure pour les énergies renouvelables. C'est probablement dû au traumatisme de l'échec de l'Union soviétique qui se réclamait du communisme et du progrès technique. Par ailleurs, le développement des pollutions et le réchauffement climatique ont mené beaucoup de progressistes à vouloir "renverser la vapeur" là où il fallait plutôt la purifier et donc l'orienter autrement. Il y a enfin la peur que les progrès augmentent les inégalités. Pourtant, contrairement à ce que beaucoup pensent, l'accélération du bien-être est plus grande dans les pays du Sud qu'au Nord. La mortalité infantile qui était une source majeure de décès poursuit sa diminution. La pauvreté multidimensionnelle décroît. Dans ce cadre de progrès humains globaux sans équivalent dans l'histoire de l'humanité, le téléphone mobile est passé en moins d'une génération du statut de bien de luxe à celui d'outil utilisé par la majorité des citoyens du monde. Plus de la moitié des adultes du monde ont désormais accès à internet. Une part énorme des connaissances collectives universelles est donc de plus en plus accessible. Ceci peut s'améliorer presque sans coût et sans discrimination, surtout si les progressistes se mobilisent en faveur de progrès techniques pour tous. Dans les développements à court et moyen terme, les (techno)progressistes pourraient exiger que chaque citoyen dans le monde ait droit à un téléphone dit intelligent (avec des accès développés à des services collectifs). Ils pourraient proposer que Google et Wikipédia fonctionnent comme des services publics de plus en plus développés. Le 22 avril a eu lieu une Marche pour les sciences dans de nombreuses villes du monde. Des scientifiques, des citoyens se mobilisent pour que les progrès scientifiques, de la santé à l'intelligence artificielle en passant par la robotisation et la lutte pour un environnement meilleur, soit utile à tous. Une gauche proactive et les citoyens soucieux de plus de solidarité doivent exiger des investissements publics importants pour permettre à tous de vivre mieux et plus longtemps. Aujourd'hui les différences entre espérances de vie au Sud et au Nord s'amenuisent. Mais si les résultats des recherches pour une meilleure santé et une vie plus longue ne sont pas publics, les progrès seront d'abord réservés aux plus aisés, seuls capables de s'offrir les soins et de vivre là où la pollution et les particules fines sont moindres. En 2017, les investissements publics en faveur de la longévité sont limités alors que Google et d'autres sociétés placent des sommes importantes et engagent des chercheurs renommés dans ce domaine. Cela crée un risque de renforcement des inégalités. Chaque centime de financement public utilisé avec succès pour des progrès médicaux contre les maladies liées au vieillissement peut bénéficier un jour à toute personne âgée. C'est l'investissement collectif le plus solidaire imaginable actuellement, un bénéfice potentiel pour des milliards d'êtres humains sans distinction de nationalité, d'origine, de capacité financière,... Des citoyens favorables aux progrès social doivent donc exiger des avancées technologiques collectives beaucoup plus rapides dans les domaines de la recherche médicale. Il est vrai que ces progressions gigantesques ne résolvent pas (encore?) tous les problèmes de bien-être. En effet, l'abondance est un instrument insuffisant pour permettre le bonheur de tous. De plus, au-delà d'un certain niveau de confort matériel, la perception du bien-être se fait surtout par comparaison avec le niveau matériel des autres, lequel progresse aussi. Il restera donc un jour à la gauche (et pas qu'à elle) à découvrir comment augmenter le bonheur dans une économie d'abondance. Pourquoi encore la gauche, et plus largement tous ceux qui sont soucieux de plus d'égalité sociale et de solidarité, doivent-ils être technoprogressistes? Pour développer l'égalité (radicale) du futur dans un monde où le travail tel que nous le connaissons sera de moins en moins nécessaire. Mais aussi parce que les progressions technologiques comprennent des risques immenses dans les développements contemporains (pollutions, effets de serre, risques pour la vie privée,...) et dans les développements à moyen terme. Ces risques à moyen terme, beaucoup moins souvent abordés, sont des risques existentiels liés à la maîtrise de plus en plus absolue de la structure du vivant, de la matière et surtout liés à une intelligence artificielle incontrôlée. Et le principe de précaution dans une société évoluant, ce n'est pas toujours arrêter les modifications technologiques, cela peut-être au contraire les accélérer pour sauver des vies et diminuer des risques. Pour que le progrès technique ait le plus de chance d'être aussi un progrès tout court, pour que les lendemains extraordinaires soient aussi des lendemains qui chantent, un des éléments favorables est une gauche proactive, capable de faire primer paix, égalité, justice et souci du bien commun sur les intérêts financiers et matériels à court terme. Il faut penser globalement pour agir localement. Il faut aussi penser à long terme pour agir à court terme. La question n'est plus de savoir si les progressions technologiques vont permettre une vie beaucoup plus longue en bonne santé, mais de réfléchir collectivement aux conséquences, de permettre à tous ceux qui le souhaitent de vivre plus longtemps et de maîtriser les risques. La science-fiction d'aujourd'hui, rêve ou cauchemar, voire plus probablement rêve et cauchemar, ne sera pas seulement la réalité de nos enfants, c'est aussi la nôtre.

Pour en savoir plus:

Réactions: didier.coeurnelle@gmail.com

vendredi 28 avril 2017

Les cellules qui ne voulaient pas mourir. Avril 2017. N° 97.

Certains pensent que ce qui sépare les hommes des animaux est notre capacité à raisonner. D'autres disent que c'est le langage ou l'amour romantique, ou les pouces opposables des mains. Vivant ici dans ce monde perdu, je suis venu à croire que c'est plus que notre biologie. Ce qui nous rend vraiment humain est notre recherche incessante, notre désir permanent d'immortalité. Arthur Conan Doyle, The Lost World 1912 (traduction).

Thème du mois: Vie et mort des cellules normales et des cellules sénescentes


Votre corps est un univers complexe peuplé de virus, de bactéries, de bien des substances et, surtout, de cellules. Le corps d'un être humain en compte environ quarante mille milliards. Chacune de ces cellules est une entité relativement autonome. Elles vivent, beaucoup se reproduisent en se divisant, des milliards meurent chaque jour. Certaines nous accompagnent tout au long de notre vie, les plus connues étant les neurones (même si certains neurones peuvent naître de cellules-souches durant notre existence). D'autres cellules ne vivent que quelques mois voire quelques jours, notamment les globules de notre sang et les cellules de notre peau.


Comment meurt une cellule? La fin d'une cellule à l'intérieur de notre corps peut se passer de bien des manières. D'abord, le décès d'une personne signifiera bien sûr la mort à court terme des cellules qui la composent. La fin d'une cellule peut être causée par d'autres traumatismes d'origine extérieure. Des conditions défavorables (température, produits toxiques, manque d'oxygène, ...) peuvent entraîner sa nécrose puis sa destruction. Cette destruction peut également se produire par suite de l'attaque par certains virus ou certaines bactéries. Ensuite, il y a les causes de disparition qui sont utiles au développement du corps. L'exemple typique est celui des futurs doigts d'un foetus. Au départ, lorsque les mains ne sont pas encore formées, les doigts sont encore liés les uns aux autres comme des palmes. Et puis les cellules entre les doigts vont se détruire. C'est un mécanisme qui permet au corps de se "sculpter" par soustraction de cellules. Pour ce type de destruction le terme scientifique utilisé est "apoptose". Certains parlent aussi, de manière plus imagée et moins rigoureuse, de "suicide" de la cellule parce que le mécanisme semble déclenché par la cellule elle-même et non par un environnement défavorable. Mais l'apoptose se passe aussi dans d'autres circonstances abordées plus loin. A noter qu'à côté de l'apoptose, il y a un mécanisme relativement proche qui s'appelle l'autophagie. Dans ce cas, les cellules ne "s'autodétruisent" pas mais elles absorbent/détruisent des parties d'elles-mêmes qui ne sont pas utiles ou qui dysfonctionnent. Il ne s'agit donc pas d'une mort cellulaire, mais d'une transformation. Jusqu'ici, les formes de vie et de mort abordées ne sont pas directement apparentées au vieillissement. Pour parler de la vie et de la mort des cellules par sénescence, c'est-à-dire du seul fait de l'écoulement du temps même dans des circonstances par ailleurs parfaites, il faut d'abord distinguer cellules-souches et autres cellules.

Cellules "immortelles" et cellules sénescentes

Les cellules-souches peuvent en principe se diviser sans limitation. Une cellule-souche se divisant donne naissance à deux cellules dont au moins une pourra ensuite continuer à se diviser sans limitation de durée. Parfois, certains parleront de "cellules immortelles". Il s'agit évidemment d'une image car ces cellules comme toutes les autres meurent si l'environnement est défavorable.

La majorité des cellules ne sont pas des cellules-souches. Elles ne peuvent se diviser qu'un certain nombre de fois. Cette limite est appelée "limite de Hayflick". Cette frontière n'est pas la même chez l'être humain que chez d'autres animaux. Pour les femmes et les hommes, la limite habituelle est d'environ cinquante divisions, mais cela peut varier selon le type de cellule concernée. La principale cause de cette limite est que, lors de la division cellulaire de ces cellules, une partie de l'extrémité des chromosomes appelée "télomère" disparaît. Lorsque les télomères deviennent trop courts, la cellule ne fonctionne plus correctement.

La durée limitée de vie des cellules ordinaires est, très vraisemblablement, une des sources du vieillissement et des divisions plus nombreuses pourraient permettre une vie plus longue. Cette question a été abordée dans d'autres lettres mais ne sera pas développée plus avant ici. Dans les cellules-souches, le raccourcissement du télomère est contré par une enzyme, la télomérase. Au tout début d'une existence, les premières cellules sont des cellules-souches dites totipotentes, c’est-à-dire capables de produire n'importe quelle cellule. Chez un individu adulte, la majorité des cellules-souches sont des cellules spécifiques, capables de se reproduire sans limitation mais ne pouvant former que certaines cellules (de la peau, de l'intestin,...) ou certaines catégories de cellules.

Il y a aussi des cellules-souches qui sont capables de se reproduire sans limitation mais de manière nuisible pour l'organisme. Ce sont les cellules cancéreuses. Les plus célèbres de ces cellules sont les cellules d'Henrietta Lacks. Madame Lacks était une citoyenne afro-américaine morte en 1951 d'un cancer de l'utérus. Les cellules cancéreuses, prélevées (mais sans son autorisation) peu avant son décès se sont divisées facilement. Elles ont été et sont encore utilisées pour un nombre énorme de recherches à vocation médicale.

Les cellules cancéreuses sont donc des cellules-souches nuisant au reste du corps mais qui ne "veulent" pas mourir. Arriver à détruire ces cellules ou au moins empêcher leur multiplication, c'est l'objectif majeur de toute la médecine oncologique.


D'autres cellules qui sont aussi nocives pour l'organisme sont les "vieilles" cellules arrivées en "bout de course". Normalement, ces cellules sénescentes se détruisent via l'apoptose et elles sont également éliminées par le système immunitaire. Mais le système immunitaire s'affaiblit avec l'âge et un nombre croissant de ces cellules s'accumulent. Un nombre relativement de ces "vieillards" peut avoir un impact négatif important provoquant notamment des mécanismes inflammatoires. Une des approches les plus originales et prometteuses de la recherche médicale contre le vieillissement de ces dernières années est la recherche de moyens pour éliminer ces cellules qui ne "veulent" pas mourir. D'assez nombreuses recherches dans ces domaines sont en cours. Dans ce cadre, la première difficulté est de ne pas "jeter le bébé avec l'eau du bain", c'est-à-dire de ne pas tuer (trop) de cellules saines en même temps que les cellules sénescentes. Pour atteindre ce but, les substances utilisées sont appelées "sénolytiques". Plusieurs produits ont été testés en laboratoire, notamment des drogues également utilisées pour la lutte contre le cancer. Comme annoncé dans la lettre mensuelle du mois passé, la destruction de ces cellules a été effectuée récemment par des chercheurs néerlandais sur des souris, notamment des souris transgéniques ayant un vieillissement accéléré. Cela permet une plus grande résistance aux maladies associées au vieillissement. Leur efficacité reste à vérifier pour la longévité de souris âgées "normales" et puis pour la santé des humains. Il faudra notamment fixer la proportion de cellules sénescentes à détruire car il semble que des cellules sénescentes en petit nombre peuvent également avoir une utilité pour l'organisme. Vu l'ampleur des dommages actuellement causés par les cellules sénescentes et le nombre relativement réduit de cellules qui doivent être détruites pour pouvoir contrer leurs effets négatifs, l'élimination des cellules sénescentes pourrait se révéler assez rapidement un moyen précieux pour augmenter la longévité en bonne santé des femmes et des hommes partout dans le monde.

La bonne nouvelle du mois: Marches pour les sciences partout dans le monde le 22 avril

&

La triste nouvelle du mois: Décès de la doyenne de l'humanité


Le 22 avril, qui est aussi la Journée de la Terre, des dizaines de milliers de scientifiques, de chercheurs mais aussi de citoyens "ordinaires" ont défilé dans des dizaines de villes de par le monde en faveur des recherches scientifiques. Cet évènement qui était au départ orienté contre des réformes considérées comme "anti-scientifiques" suite à l'élection de Donald Trump est devenu un mouvement, favorable aux progrès scientifiques utiles à tous. A cette occasion, l'International Longevity Alliance a déclaré que La science est sur le point de découvrir les mécanismes responsables du déclin biologique associé au vieillissement humain. Cela peut conduire à des solutions fondées sur des données probantes pour réparer les dommages liés à l'âge, ralentir ou inverser les processus de déclin biologique et provoquer la régénération. Chaque action, chaque investissement public ou privé pour la recherche scientifique pour l'extension de la vie pourrait sauver des vies! (traduit de l'anglais)


Le 15 avril, Emma Moreno, dernière personne au monde ayant vécu dans les années 1800 est décédée à Pallanza en Italie, à l'âge de 117 ans.  Elle devait sa longévité à bien des hasards dont ceux de la génétique.  Violet Brown, jamaïcaine, dont le mari était gardien de cimetière (!) est dorénavant la doyenne de l'humanité.  Elle a également 117 ans, mais est née en 1900. Il faudrait beaucoup de progrès médicaux rapides pour que Madame Brown danse encore une danse jamaïcaine. Mais pour les générations suivantes, beaucoup d'espoirs sont permis.

Pour en savoir plus:

mercredi 29 mars 2017

Légalité et longévité. La mort de la mort. Mars 2017. N° 96.

Le dernier état de l’utopie, aujourd’hui, à vivre encore, c’est l’utopie de guérison: pouvoir se prémunir des maladies par la génétique. C’est le noyau dur du méliorisme classique des Lumières et il sera difficile d’y porter atteinte. Le pire des pessimismes ne peut pas décourager cet espoir. Cela n’a pas nécessairement à voir avec les rêves d’immortalité qui sont typiques de la côte Ouest des Etats-Unis… Il ne faut pas nécessairement "californiser" notre pensée pour pouvoir espérer améliorer la condition humaine d’un point de vue médical! Peter Sloterdijk, dans Le Temps, 5 novembre 2016.


Thème du mois: Approches de quelques rapports entre droit et longévité





Les questions de droit liées aux progressions médicales en matière de santé sont multiples. Comme chaque pays a son propre  environnement juridique, il a fallu se limiter et c'est le droit français qui sera principalement abordé ici.

1. La législation considère-t-elle l'humain comme devant être fixe ou comme étant modifiable ?

En droit comme en philosophie, deux thèses s'affrontent: humain immuable ou humain modifiable. En droit, plusieurs concepts peuvent être cités à l'appui de chaque thèse.

Pour un humain non modifiable

Le concept de droit naturel postule des règles immuables, dépassant l'homme. Ces règles peuvent émaner de la puissance divine ou de la logique de la nature. Dans cette conception, ce qui est "normal", est admis par le droit et ne peut être modifié. En quelque sorte, le droit préexiste et doit s'appliquer à des situations évolutives, mais pas être modifié par celles-ci. Ceci mène notamment pour l'humain au concept d'intégrité de la personne humaine qui peut impliquer l'interdiction de toute modification "non naturelle" même souhaitée par un individu.

Évidemment, rares sont ceux qui estiment aujourd'hui que cela signifie que les femmes et les hommes ne peuvent se faire opérer s'ils sont atteints d'une affection parce que la nature ou les dix commandements bibliques ne le prévoient pas. Mais cette notion est néanmoins d'une extrême rigueur en droit français. La loi interdit la thérapie génique germinale qui permet la manipulation des gènes qui ont vocation à être transmis à la descendance (article 16-4 du Code civil). Transformer le patrimoine génétique d'un être humain est même en droit français, un des crimes les plus graves du code pénal, un crime contre l'espèce humaine (article 214 du Code pénal). Heureusement, la loi précise "Sans préjudice des recherches tendant à la prévention et au traitement des maladies génétiques".

Pour un humain plus résilient et améliorable

Cinq arguments juridiques peuvent être avancés.

L'article 27.1 de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 postule que Toute personne a le droit (...) de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. Les bienfaits scientifiques sont notamment ceux issus des avancées médicales. Cependant cet article est très général et fort peu cité par les juristes.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (préambule de 1946), La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité. Cette définition très large implique clairement que la santé est perçue comme un état susceptible d'amélioration large, par-delà la simple lutte contre la maladie.

D'innombrables instruments juridiques postulent l'égalité de droits et de devoirs dans de nombreux domaines sans discrimination liées au sexe, à la condition sociale et aussi à l'âge. Ceci signifie logiquement que si, un jour, une thérapie permettant une vie en bonne santé beaucoup plus longue est disponible, elle ne pourra être  refusée à ceux qui en auront le plus besoin, les plus âgés et/ou les plus faibles.

Les personnes âgées meurent massivement de maladies liées au vieillissement. Les progrès médicaux peuvent leur permettre une vie plus longue. En droit français, il existe le devoir d'assistance à personne en danger. Ceci signifie que lorsqu'une personne risque sa vie ou son intégrité et qu'il est possible de lui venir en aide, il est obligatoire de le faire (sauf risque pour soi-même) sous peine de sanctions pénales. Il faut noter que l'aide doit être apportée, même en l'absence de certitude quant au résultat. Jusqu'ici la jurisprudence exige un risque imminent et s'applique donc difficilement à des recherches à venir. Cependant l'argument de non-assistance à personne en danger a déjà été utilisé lorsque certains ont estimé que des découvertes médicales récentes n'étaient pas utilisées assez rapidement pour des patients. Ce fut le cas lors de l'affaire dite du "sang contaminé".

Enfin plus largement la conception contemporaine du droit à disposer de son corps est devenue aujourd'hui étendue. Ce droit à disposer de son corps comprend notamment celui d'utiliser des prothèses utiles à la santé. Demain, il pourrait comporter, par exemple, le droit d'utiliser des robots de taille microscopique pour améliorer sa longévité.

2. Peut-on être propriétaire d'un humain prolongé?

La réponse courte est bien sûr négative. Même si l'abolition de l'esclavage est toute récente au regard de l'histoire de l'humanité presque plus personne ne se prétend propriétaire d'un être humain (adulte). Ceci ne signifie cependant pas que des thérapies, des substances, des objets, des applications informatiques permettant des améliorations ne puissent faire l'objet d'un droit de propriété, le cas échéant même à l'intérieur du corps.

En ce qui concerne les prothèses, la question s'est notamment posée de savoir si le programme permettant à un pacemaker de fonctionner pouvait être accessible à son porteur. Actuellement, la réponse semble plutôt négative en France comme aux Etats-Unis.

Par contre, en ce qui concerne les thérapies géniques, en France et aux Etats-Unis, le concept de "non-brevetage du vivant" en tous cas pour les gènes humains l'emporte largement. Des gènes permettant la longévité ne pourraient faire l'objet de brevets, contrairement à des médicaments. Cependant, la manière de modifier des gènes peut être brevetée. Ceci suscite d'ailleurs un affrontement juridique intense dans le cadre des avancées de la méthode dite CRISPR qui révolutionne les recherches sur les modifications génétiques.

Un brevet donne des droits exclusifs d'utilisation pendant 20 ans, ce délai pouvant être prolongé de 5 ans dans certaines circonstances. Les partisans du droit au brevet affirment que ceux-ci accélèrent les découvertes médicales en les rendant rentables. Cette brevetabilité partielle pourrait cependant un jour ralentir la mise à disposition de thérapies à tous même si, en cas de découvertes "révolutionnaires", la pression pour les mettre à disposition de tous serait énorme.

En guise de courte conclusion

Le droit, comme l'ensemble des règles, habitudes sociales et pratiques culturelles et religieuses est produit par une société et évolue lorsque la société change. Mais il sécrète aussi des conséquences propres qui peuvent ralentir ou accélérer des évolutions souhaitables ou, au contraire, des évolutions préjudiciables. Parfois, cela se produit sans que ceux qui avaient élaboré les règles au départ l'aient souhaité ou même l'aient envisagé. Le droit français a, de longue date, mis l'accent (en théorie) sur la liberté, l'égalité et la fraternité (compris dans le sens de solidarité). Cet accent ne garantit pas l'accès égal à des thérapies de longévité si elles deviennent disponibles mais il tend à le favoriser.

La bonne nouvelle du mois : Un traitement pour détruire les cellules sénescentes donne des résultats très prometteurs chez les souris




Parmi les causes de vieillissement, il y a -paradoxalement- les dommages causés par des cellules qui ne veulent pas mourir. Il s'agit de cellules vieilles sans utilité biologique qui ne sont pas éliminées naturellement par l'organisme. Depuis plusieurs années, des scientifiques et des startups sont à la recherche de produits susceptibles de détruire ces cellules, mais -bien sûr- sans détruire en même temps les cellules saines.

Des chercheurs néerlandais du centre universitaire médical de Rotterdam ont testé sur des souris transgéniques une protéine appelée FOXO4. Cette substance induit une amélioration considérable de l'état de santé d'individus âgés. Les médias ont assez largement répercuté l'information.

Il faudra maintenant vérifier sur des souris âgées "normales" et puis sur des humains. L'ampleur du résultat positif, ainsi que la compréhension assez large du mécanisme, incitent à un certain optimisme pour les étapes ultérieures.


Pour en savoir plus:

lundi 27 février 2017

Longévité et équité. La mort de la mort. Février 2017. N° 95.


Je crois que nous avons le droit d'utiliser ces nouvelles technologies pour nous aider et nous aimer. Je crois que nous avons un devoir, un devoir financier et un devoir éthique. Et si vous ne me croyez pas, demandez à n'importe quel enfant de quatre ans. David Sinclair, biologiste en 2013 (Extrait de A Cure for Ageing? traduit de l'anglais, Ted X Sydney).



Thème du mois : Une vie beaucoup plus longue pour des privilégiés ou pour tous ceux qui le souhaitent ?


Les progrès de la médecine permettent d'envisager une vie radicalement plus longue. Certains imaginent que ces progrès ne seront que pour les riches, d'autres imaginent que chacun pourra en bénéficier.

La crainte que des avancées technologiques ne profitent qu'aux puissants n'est pas originale. Une nouvelle technologie est presque toujours d'abord accessible seulement à quelques-uns avant que l'accès ne se répande.

Certaines avancées restent aujourd'hui accessibles à une minorité mais d'autres pas. L'électricité, le téléphone et le réseau internet sont devenus, dans les pays riches, accessibles à l'immense majorité de la population. Ces mêmes biens et services sont également accessibles au Sud à une part majoritaire de la population mais avec encore bien trop de citoyens exclus.

Il n’est pas certain que la majorité des citoyens aura accès aux thérapies de longévité en bonne santé. Cependant, le cas échéant, la pression sociale, politique, économique, éthique, morale, médicale et environnementale pour les rendre accessibles au plus grand nombre devrait être énorme et rendre extrêmement probable la démocratisation de l’extension de la longévité.

Les raisons de ce développement probable sont examinées ci-dessous.

Une vie en bonne santé plus longue pour tous a un avantage économique

Les coûts pour la société des maladies liées au vieillissement sont énormes. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, cela n'est pas l'avancée en âge qui est le plus coûteux. Ce sont les dernières années avant le décès suite à des maladies incapacitantes qui représentent des coûts considérables quel que soit l'âge du décès. Les dépenses concernent les personnes elles-mêmes mais aussi leurs familles et les institutions publiques qui financent les maisons de retraite, les remboursements de soins de  santé, les hôpitaux, ... Autrement dit, des thérapies permettant une vie plus longue en bonne santé signifient à terme des économies pour la collectivité.

Dans le domaine de la sénescence comme dans d'autres domaines, prévenir vaut mieux que guérir. Prévenir la dégénérescence suite à la sénescence vaut mieux que de pallier les conséquences négatives.

La longévité, un bien commun de l'humanité

Aujourd'hui, dans le monde, les maladies liées au vieillissement sont la première cause de mortalité, de morbidité et de souffrance, responsables d'environ 7 décès sur 10 à l'échelle planétaire et environ 9 sur 10 dans les pays les plus aisés.

Selon l'Organisation mondiale de la santé, la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité. Le droit à la santé est reconnu par la Déclaration universelle des droits de l'homme (article 25). Les moyens d'exercer ce droit varient selon les évolutions médicales et il ne serait plus admissible au regard des droits humains de refuser des soins contre la sénescence si ceux-ci devenaient accessibles.
Les personnes avançant en âge pourraient devenir des citoyens égaux  aux autre en fait (et pas seulement en droit)

Aujourd'hui, les éthiciens, les autorités morales et religieuses se concentrent généralement sur le droit des personnes âgées à vivre dans la société de la manière la plus harmonieuse possible, malgré les inégalités de fait. C'est une bonne chose. Demain, s'il est possible de mettre fin à certaines de ces inégalités, les responsables devraient se concentrer sur la possibilité de mettre fin à ces  inégalités et non pas seulement tenter d’y remédier.

Si une personne devient aveugle par suite d'une déficience alimentaire inconnue, il faut bien sûr lui offrir les moyens de pallier à son handicap en donnant un logement adapté, des informations sonores au lieu d’informations visuelles, ... Mais une fois la cause de la déficience connue, sauf si la personne souhaite rester non-voyante, la priorité est de mettre fin au déficit alimentaire et donc de rendre la vue.
Coût réel des thérapies
La recherche de thérapies coûtera cher, particulièrement la recherche pour la lutte contre les maladies neurodégénératives. Par contre, les produits et thérapies ensuite nécessaires seront très probablement rapidement disponibles à un coût de moins en moins élevé parce que:


  • L'ensemble des citoyens de la planète est potentiellement concerné ce qui signifie des économies d'échelle gigantesques.
  • Les produits nécessaires pour les thérapies ne devraient pas être des produits coûteux. L'être humain est infiniment précieux mais sa composition et les produits qu'il absorbe, c'est surtout de l'eau, du carbone et des matières peu coûteuses. Que ce soient des médicaments ou des thérapies géniques, les   concernées ne sont pas chères par elles-mêmes et nous n’en aurons besoin qu’en quantités limitées. Ce qui peut être cher, c'est le développement d'appareils pour les thérapies. Cependant, le coût ne sera relativement élevé que pendant leur mise en place.

Le principal obstacle financier pourrait être celui lié à l'exploitation commerciale des droits (de type droits d'auteur et brevets) qui sont liés aux recherches examinées dans le paragraphe suivant.

Des investissements publics ou des recherches privées maîtrisées

Une bonne partie des recherches de santé sont des recherches financées par la puissance publique, particulièrement dans le domaine des maladies neuro-dégénératives. Ce sont ces recherches, en étant attentif à ce que les découvertes soient mises à disposition de tous, qui présentent le plus de garanties pour l'accessibilité à tous. Mais des recherches efficaces sont aussi effectuées par le secteur privé ce qui pose la question de l'exploitation commerciale.

En ce qui concerne les recherches relatives aux thérapies géniques, il est généralement admis que le "brevetage du vivant" n'est pas autorisé. C'est particulièrement exact en ce qui concerne les thérapies concernant les êtres humains.

Cependant, ce qui peut bien être breveté, ce sont les moyens pour transformer des gènes de manière utile et, plus généralement, les moyens techniques nécessaires pour fabriquer des thérapies médicales contre le vieillissement. Il y a donc là un risque d'inégalité, une fois les thérapies disponibles. Cependant, ces risques sont limités parce que:

  • Aujourd'hui, vu le caractère de plus en plus interconnecté des recherches, il est difficile de dissimuler des découvertes.
  • La durée maximale d'un brevet est limitée généralement à 20 ans (parfois 25 ans).  Ceci signifie que, dans le pire des cas, si une thérapie de longévité efficace est découverte, elle serait sans droit de propriété après une génération. Mais ce "pire des cas" est improbable vu ce qui suit.
  • L'opposition de l'opinion publique, des femmes et des hommes politiques, des journalistes, des autorités publiques,  si une thérapie efficace était réservée à une élite serait immense. Une société privée aurait à choisir entre mettre à disposition pour un prix modique pour des milliards de personnes une thérapie ou la vendre à un prix élevé pour des millions de personnes. Le second choix signifierait s'exposer à la réprobation voire à la haine de la population. Même si les "propriétaires" font abstraction de l'éthique, le choix collectif sera le plus intéressant à condition qu'une transparence suffisante des opérations soit garantie.
Une volonté collective pour une vie en bonne santé radicalement plus longue
Si des thérapies sont découvertes, la prise de conscience de leurs impacts positifs se renforcera. Les oppositions à une longévité accrue devraient rapidement s'amoindrir. Aujourd'hui, presque plus personne ne s'oppose à l'utilisation d'analgésiques, aux greffes d'organes ou encore à l'accès à des informations médicales fiables via internet. Tout cela n'allait pas de soi avant que cela ne soit aisément réalisable techniquement. Une fois que c'est devenu possible, la pression pour que cela soit accessible, et ceci sans obstacle financier, s'est accrue.

Bien sûr, il est probable que certains souhaiteraient encore avoir le droit de vivre "comme avant". Cette possibilité doit exister ou plutôt apparaître. Pour rappel, à ce jour personne n'a "le droit" de choisir entre une vie relativement courte et une vie longue au-delà de nos limites biologiques actuelles. Si ce choix apparaît, il devrait être, dès que possible, le même, quel que soit le revenu, le patrimoine ou les origines.

La (relativement) bonne nouvelle du mois : l'espérance de vie en France est à nouveau en hausse


Alors que les médias avaient abondamment fait écho à une diminution de l'espérance de vie en France en 2015, il y a eu beaucoup moins d'échos sur la bonne nouvelle de l'augmentation de l'espérance de vie en 2016.

Pour 2016, l'espérance de vie à la naissance est pour les femmes de 85,4 ans (le record d'il y a 2 ans) et pour les hommes de 79,3 ans (le record absolu).

Ceci étant, c'est une bonne nouvelle relative parce que sur deux ans, cela fait une quasi-stagnation (statu quo pour les femmes, un mois pour les hommes) alors que les progressions moyennes antérieures annuelles étaient d'environ 3 mois pour les hommes et 2 mois pour les femmes.


Pour en savoir plus: